Le blanc immaculé et agressif des murs, contrastant avec la blancheur terne et livide de son teint, lui rappelait à chaque instant l’inavouable : bientôt, elle allait mourir.

Son corps blafard, enveloppé dans un drap diaphane, irait en rejoindre tant d’autres sous les néons étincelants qui tapissaient le sous-sol du bâtiment principal. Plusieurs fois, sous des prétextes quelconques, elle s’était risquée à pénétrer dans ce lieu dont la blancheur cristalline, plus éblouissante encore que celle de la chambre, aveuglait son regard. Envoûtée par ces cadavres dans l’attente (et, à cet effet, soigneusement disposés en rangées horizontales et verticales), elle revenait régulièrement, comme mue par une incontrôlable pulsion, vers le temple où ceux-ci reposaient dans un silence de circonstance. Un inexplicable sentiment de bien-être, presque d’apaisement la saisissait alors. Parce qu’elle allait jusqu’à recouvrir les corps imparfaits d’une étoffe à la blancheur irréprochable, la morgue s’érigeait en pièce maîtresse de la grande œuvre minimaliste que figurait l’hôpital. Contrairement aux cellules des patients, où mille objets inutiles venaient polluer l’intention architecturale première, la morgue était réduite à sa plus authentique expression artistique : configurations géométriques simples, formulées dans une monochromie puissante et imperturbable. La limpidité des formes, l’harmonieux dégradé de couleurs absentes trahissaient la joie secrète d’une froideur suprême et conquérante. L’endroit, lui semblait-elle, affirmait avec suffisance son autonomie d’objet. Tout semblait concourir à cette revendication : les draps blancs amidonnés, les tables rectangulaires et incolores, les faisceaux de lumière homogènes, le carrelage aseptique. La morgue, en somme, était infiniment supérieure à n’importe quelle autre pièce de l’hôpital, parce qu’elle seule parachevait la vision définitive qui en commandait la logique. Elle avait su exclure l’élément humain, trop séculier pour mériter sa place dans une fresque immobile et éternelle dont la vocation consistait à défier l’imperturbable écoulement du temps. Ceux dont le corps était souillé d’un incommode souffle de vie ne pouvaient obtenir de reposer en ce lieu : ce n’est qu’une fois réduis à l’état de matière inerte qu’il leur appartenait d’y prendre ancrage. Afin de couvrir les stigmates de l’érosion, les ravages du temps que pouvaient trahir ces corps flétris, il était nécessaire d’avoir recours au linceul, habit parfait car uniforme, égal et lisse. Seule la présence d’une vie aurait pu troubler cet équilibre, en détruire par sa présence l’alchimie à la fois complexe et subtile.

Son cœur qui battait, au milieu de ces cadavres numérotés, catalogués, et sur le point d’être archivés, constituait pour elle comme un timide miaulement de révolte, le refus hésitant d’une logique catégorique, implacable, intransigeante – mais pourtant si séduisante, tellement belle ! Demain, elle serait allongée là, deviendrait partie intégrante de ce spectacle et jouerait sa première et dernière représentation. Post mortem. Contemplative, elle ne manquait d’être séduite par le sublime du tableau ; mais elle ne pouvait néanmoins s’empêcher d’y voir quelque chose de lugubrement prémonitoire. Un frémissement s’emparait alors de son être frêle et, d’une faible voix porteuse d’amertume et d’espoir, elle susurrait alors : « Se cramponner à la vie, l’affirmation de notre imperfection… »
Tandis qu’elle s’apprêtait à retourner vers sa loge de malade, elle tressaillit en apercevant à ses côtés une silhouette silencieuse et immobile. Malgré la lumière aveuglante, elle parvint à distinguer que l’individu était de sexe masculin. Celui-ci portait, sur un épiderme à la pâleur uniforme et morbide, une blouse d’une éclatante propreté. Ses traits reflétaient une symétrie impeccable : les composantes de son visage (yeux, sourcils, oreilles et narines) étaient exactement équidistantes par rapport à un axe central, lui-même strictement rectiligne. L’harmonie de ce faciès pouvait d’abord paraître rassurante, mais sa froide et absolue indifférence le rendait très vite inquiétant. Aucune coloration, au niveau des oreilles comme des joues, ne venait suggérer la présence d’une quelconque étincelle de vie. Ce corps et ce visage amorphes lui apparurent comme l’expression concrète d’un souci formel : ils n’avaient rien d’humain, pensa-t-elle.
- Bonjour, madame.
Prononcées sur un ton monocorde, sans intonation aucune, ces paroles avaient été articulées lentement, avec une précision métronomique. Négligeables, elles confirmaient néanmoins le sombre échafaudage déductif auquel l’homme s’était livré et, pour cette raison, lui inspirèrent une terreur indicible. Le fossé qui la séparait de cet individu était immense, infranchissable.
- Bonjour docteur
Sa voix n’avait rien de semblable à la mécanique vocale de son interlocuteur. Un léger défaut de prononciation trahissait une gorge fatiguée, un bégaiement laissait paraître sa détresse. Oui, elle vivait encore.
- Avez-vous perdu quelqu’un ?
A la manière dont l’interrogation avait été formulée, la moindre bribe de sensibilité – dont le contenu linguistique suggérait pourtant l’existence – avait disparu: celle-ci était devenue une simple question rhétorique, à laquelle toute réponse aurait inévitablement parue superflue, insignifiante, presque déplacée. Son silence fut donc la meilleure manière d’entretenir ce dialogue impromptu, qui n’avait depuis le début été qu’un long et douloureux soliloque. Tout lui était cependant devenu hostile. La simple présence de cet homme avait ajouté un poids insupportable à l’impénétrable édifice qui écrasait maintenant son murmure d’insurrection, au point d’en rendre le chuchotement parfaitement inaudible. La solitude l’avait gagné d’un coup, et son émotivité repris le dessus avec force : un léger filin de larmes coula sans bruit de ses yeux rougis et gonflés. Elle détourna le regard, fit pivoter son fauteuil, et roula de nouveau vers sa chambre anonyme.

Bientôt, elle allait mourir.