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Hôpital ----->
by Mehdi El Hajoui
Le blanc immaculé et agressif des murs, contrastant
avec la blancheur terne et livide de son teint, lui rappelait à chaque instant
l’inavouable : bientôt, elle allait mourir.
Son corps blafard, enveloppé dans un drap diaphane, irait en rejoindre tant
d’autres sous les néons étincelants qui tapissaient le sous-sol du bâtiment
principal. Plusieurs fois, sous des prétextes quelconques, elle s’était risquée
à pénétrer dans ce lieu dont la blancheur cristalline, plus éblouissante encore
que celle de la chambre, aveuglait son regard. Envoûtée par ces cadavres dans
l’attente (et, à cet effet, soigneusement disposés en rangées horizontales
et verticales), elle revenait régulièrement, comme mue par une incontrôlable
pulsion, vers le temple où ceux-ci reposaient dans un silence de circonstance.
Un inexplicable sentiment de bien-être, presque d’apaisement la saisissait
alors. Parce qu’elle allait jusqu’à recouvrir les corps imparfaits d’une étoffe
à la blancheur irréprochable, la morgue s’érigeait en pièce maîtresse de la
grande œuvre minimaliste que figurait l’hôpital. Contrairement aux cellules
des patients, où mille objets inutiles venaient polluer l’intention architecturale
première, la morgue était réduite à sa plus authentique expression artistique
: configurations géométriques simples, formulées dans une monochromie puissante
et imperturbable. La limpidité des formes, l’harmonieux dégradé de couleurs
absentes trahissaient la joie secrète d’une froideur suprême et conquérante.
L’endroit, lui semblait-elle, affirmait avec suffisance son autonomie d’objet.
Tout semblait concourir à cette revendication : les draps blancs amidonnés,
les tables rectangulaires et incolores, les faisceaux de lumière homogènes,
le carrelage aseptique. La morgue, en somme, était infiniment supérieure à
n’importe quelle autre pièce de l’hôpital, parce qu’elle seule parachevait
la vision définitive qui en commandait la logique. Elle avait su exclure l’élément
humain, trop séculier pour mériter sa place dans une fresque immobile et éternelle
dont la vocation consistait à défier l’imperturbable écoulement du temps.
Ceux dont le corps était souillé d’un incommode souffle de vie ne pouvaient
obtenir de reposer en ce lieu : ce n’est qu’une fois réduis à l’état de matière
inerte qu’il leur appartenait d’y prendre ancrage. Afin de couvrir les stigmates
de l’érosion, les ravages du temps que pouvaient trahir ces corps flétris,
il était nécessaire d’avoir recours au linceul, habit parfait car uniforme,
égal et lisse. Seule la présence d’une vie aurait pu troubler cet équilibre,
en détruire par sa présence l’alchimie à la fois complexe et subtile.
Son cœur qui battait, au milieu de ces cadavres numérotés, catalogués, et
sur le point d’être archivés, constituait pour elle comme un timide miaulement
de révolte, le refus hésitant d’une logique catégorique, implacable, intransigeante
– mais pourtant si séduisante, tellement belle ! Demain, elle serait allongée
là, deviendrait partie intégrante de ce spectacle et jouerait sa première
et dernière représentation. Post mortem. Contemplative, elle ne manquait d’être
séduite par le sublime du tableau ; mais elle ne pouvait néanmoins s’empêcher
d’y voir quelque chose de lugubrement prémonitoire. Un frémissement s’emparait
alors de son être frêle et, d’une faible voix porteuse d’amertume et d’espoir,
elle susurrait alors : « Se cramponner à la vie, l’affirmation de notre imperfection…
»
Tandis qu’elle s’apprêtait à retourner vers sa loge de malade, elle tressaillit
en apercevant à ses côtés une silhouette silencieuse et immobile. Malgré la
lumière aveuglante, elle parvint à distinguer que l’individu était de sexe
masculin. Celui-ci portait, sur un épiderme à la pâleur uniforme et morbide,
une blouse d’une éclatante propreté. Ses traits reflétaient une symétrie impeccable
: les composantes de son visage (yeux, sourcils, oreilles et narines) étaient
exactement équidistantes par rapport à un axe central, lui-même strictement
rectiligne. L’harmonie de ce faciès pouvait d’abord paraître rassurante, mais
sa froide et absolue indifférence le rendait très vite inquiétant. Aucune
coloration, au niveau des oreilles comme des joues, ne venait suggérer la
présence d’une quelconque étincelle de vie. Ce corps et ce visage amorphes
lui apparurent comme l’expression concrète d’un souci formel : ils n’avaient
rien d’humain, pensa-t-elle.
- Bonjour, madame.
Prononcées sur un ton monocorde, sans intonation aucune, ces paroles avaient
été articulées lentement, avec une précision métronomique. Négligeables, elles
confirmaient néanmoins le sombre échafaudage déductif auquel l’homme s’était
livré et, pour cette raison, lui inspirèrent une terreur indicible. Le fossé
qui la séparait de cet individu était immense, infranchissable.
- Bonjour docteur
Sa voix n’avait rien de semblable à la mécanique vocale de son interlocuteur.
Un léger défaut de prononciation trahissait une gorge fatiguée, un bégaiement
laissait paraître sa détresse. Oui, elle vivait encore.
- Avez-vous perdu quelqu’un ?
A la manière dont l’interrogation avait été formulée, la moindre bribe de
sensibilité – dont le contenu linguistique suggérait pourtant l’existence
– avait disparu: celle-ci était devenue une simple question rhétorique, à
laquelle toute réponse aurait inévitablement parue superflue, insignifiante,
presque déplacée. Son silence fut donc la meilleure manière d’entretenir ce
dialogue impromptu, qui n’avait depuis le début été qu’un long et douloureux
soliloque. Tout lui était cependant devenu hostile. La simple présence de
cet homme avait ajouté un poids insupportable à l’impénétrable édifice qui
écrasait maintenant son murmure d’insurrection, au point d’en rendre le chuchotement
parfaitement inaudible. La solitude l’avait gagné d’un coup, et son émotivité
repris le dessus avec force : un léger filin de larmes coula sans bruit de
ses yeux rougis et gonflés. Elle détourna le regard, fit pivoter son fauteuil,
et roula de nouveau vers sa chambre anonyme.
Bientôt, elle allait mourir.